Faites la connaissance de Siila Watt-Cloutier, lauréate du prix Top 25 des Femmes d’influence
Siila est une militante inuite canadienne et une candidate au prix Nobel de la paix.
« Il y a toujours des raisons d’espérer », affirme Siila Watt-Cloutier lorsqu’on l’interroge sur l’état actuel du monde. « La pandémie nous enseigne à faire les choses différemment, et c’est positif. »
En tant que leader inuite et l’une des représentantes les plus reconnues au monde pour la défense de l’environnement et des droits de la personne, Siila Watt-Cloutier a consacré sa carrière à mettre en lumière les répercussions des changements climatiques mondiaux sur les communautés, en particulier pour les peuples autochtones. Elle a encouragé les dirigeants et les citoyens à évaluer l’impact de leurs politiques et de leurs actions sur la population. Selon elle, la pandémie de COVID-19 a offert à chacun la prise de conscience nécessaire pour réaliser que notre façon de faire les choses — que ce soit sur le plan commercial ou culturel — doit changer.
« La pandémie ouvre les cœurs et les âmes pour trouver des solutions aux changements climatiques; elle a mis en lumière les questions non résolues du racisme au sein des communautés autochtones et noires », soutient-elle. « Nous sommes dans un espace où nous devons nous attaquer à ces problèmes, car nous sommes tous connectés. Le changement approche, et c’est là que réside l’espoir. »
Le parcours d’une candidate au prix Nobel de la paix
Siila (qui se prononce see-la en inuktitut et she-la en anglais) est née à Kuujjuaq, dans le Nord du Québec, un ancien poste de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson autrefois connu sous le nom de Old Fort Chimo. Elle a été élevée par sa mère et sa grand-mère, deux « femmes remarquables qui ont surmonté d’incroyables défis pour s’occuper de leur famille et la nourrir ».
Jusqu’à l’âge de 10 ans, elle a mené un mode de vie inuit traditionnel, voyageant en traîneau à chiens et apprenant de ses aînés l’importance de la communauté, de la culture et du respect de la nature. Elle a ensuite été envoyée dans diverses régions par le gouvernement canadien, atterrissant d’abord en Nouvelle-Écosse dans une famille d’accueil à l’âge de 10 ans, puis à Churchill, au Manitoba, dans un pensionnat autochtone à l’âge de 12 ans, avant de faire ses études secondaires à Ottawa.
C’est vers cette époque que Siila Watt-Cloutier a commencé à ressentir le besoin d’aider les autres. « Le système des pensionnats géré par le gouvernement était difficile, et nous étions 200 enfants inuits ensemble », se rappelle-t-elle. « J’ai dû devenir un modèle de survie; j’ai donc puisé ma force dans ce que j’avais appris de ma grand-mère et de ma mère. Je voulais aider les autres et être utile à ma communauté. »
Peu attirée par les mathématiques ou les sciences, et de nature plutôt introvertie, elle est retournée dans sa communauté d’origine à l’âge de 18 ans pour entamer une carrière en éducation, d’abord dans les centres de santé de Kuujjuaq en tant qu’interprète, puis au sein de la Commission scolaire Kativik, une institution qui administre l’éducation dans 14 communautés du Nunavik au Québec et qui intègre la culture, la langue et les valeurs inuites.
« À mon retour au Québec, j’ai commencé à être le témoin direct des changements dramatiques qui s’opéraient au sein des communautés inuites, des dépendances qui commençaient à s’installer et de l’effritement des traditions », explique-t-elle. « Il se passait tellement de choses et tant de problèmes n’étaient pas pris en charge, surtout pour nos jeunes. »
Elle n’avait jamais voulu se lancer en politique, considérant cela comme le domaine de son frère (Charlie Watt, ancien sénateur canadien du Nunavik qui a siégé pendant 34 ans) — « mais j’ai réalisé que si j’assumais un rôle de leadership, je pourrais aider ».
« J’ai dû devenir un modèle de survie; j’ai donc puisé ma force dans ce que j’avais appris de ma grand-mère et de ma mère. Je voulais être utile à ma communauté. »
Elle a commencé à chercher des occasions de mettre à profit ses connaissances des systèmes éducatifs du Québec à plus grande échelle, ce qui l’a amenée à travailler comme conseillère inuite auprès du Groupe de travail sur l’éducation au Nunavik. C’est là qu’elle et ses collègues ont produit un document contenant 101 recommandations de changement, intitulé L’itinéraire vers le savoir. Lorsqu’elle a été élue à la Société Makivik en 1995, elle s’est concentrée sur la manière de guider la jeunesse en produisant une vidéo intitulée Capturing Spirit: The Inuit Journey. Ces deux initiatives mettaient en lumière le déclin extraordinairement rapide de la société inuite et les lacunes des systèmes éducatifs dans les communautés inuites pour soutenir les jeunes et les adultes à travers ces transformations tumultueuses.
Ce travail l’a finalement amenée à dépasser la politique régionale et lui a permis d’être élue à la tête de la division canadienne du Conseil circumpolaire inuit (CCI), un organisme qui représente environ 165 000 Inuit de l’Arctique, principalement situés au Canada, en Alaska, au Groenland et en Russie. Après sept ans à ce poste, elle a été élue présidente internationale du CCI, dirigeant les quatre pays pendant quatre ans. Son ancien rôle au sein de la Société Makivik l’avait positionnée pour défendre les droits des Inuit aux échelles régionale et nationale, tandis que ses fonctions au CCI ont fait d’elle la « défenseure et protectrice » de ces droits sur la scène internationale.
« C’est presque du jour au lendemain que je suis devenue la porte-parole des Inuit du monde entier », raconte Siila Watt-Cloutier. Et elle n’avait pas seulement à traiter de questions d’éducation. « J’ai rejoint ces organisations à un moment où beaucoup de travail et de recherches étaient menés sur l’impact des polluants et des toxines sur la santé des communautés. Ces polluants, transportés de loin par les courants atmosphériques, contaminaient la chaîne alimentaire de l’Arctique et s’accumulaient dans l’organisme et le lait maternel des mères inuites. Les changements climatiques nuisaient également à la capacité des gens à chasser en toute sécurité. »
Fortifiée par ce qu’elle appelle son « instinct maternel de protéger ce qu’elle aime », elle a porté cette question sur la scène mondiale et a joué un rôle crucial dans les négociations des Nations Unies qui ont mené à l’interdiction des polluants organiques persistants (mieux connus sous le nom de POP, comme le PCP et le DDT). En 2007, alors qu’elle présidait le CCI, elle a lancé la première action en justice liant les changements climatiques aux droits de la personne, particulièrement dans le contexte des Inuit. Son livre sur le sujet, intitulé Le droit au froid (The Right to be Cold), jouit d’une renommée internationale.
Aujourd’hui, Siila Watt-Cloutier est considérée comme l’une des plus grandes championnes des droits des Inuit de l’Arctique au monde. Pour son travail, elle a remporté et été nommée pour des dizaines de prix, y compris une nomination pour le prix Nobel de la paix en 2007 aux côtés d’Al Gore. Elle est devenue officière de l’Ordre du Canada en 2006, a reçu le prix Right Livelihood (souvent appelé le prix Nobel alternatif) en 2015, et a été reconnue comme Championne de la Terre par le Programme des Nations Unies pour l’environnement. Elle a également reçu de nombreux doctorats honorifiques d’universités canadiennes et américaines.
Une leader dont on peut s’inspirer
Comment une personne qui n’a jamais souhaité faire carrière en politique ni sur la scène internationale vit-elle le fait d’être propulsée sous les projecteurs ?
« J’ai bénéficié d’un soutien personnel remarquable en l’absence de mes aînés dont je ne pouvais être proche. J’ai aussi pu puiser dans la force que j’avais dû développer pendant mon enfance », confie-t-elle. « J’ai dû faire un grand travail de guérison. J’ai dû parvenir à un niveau qui me permet d’honorer le fait que j’ai été placée là où je l’ai été, afin d’apprendre à m’épanouir. »
En tant qu’introvertie, Siila Watt-Cloutier s’accorde du temps pour se préparer aux grands événements et un espace pour s’en remettre lorsqu’ils sont terminés (pour les personnes introverties que cela intéresse, elle recommande la lecture du livre La force des discrets — Quiet — de Susan Cain).
Elle estime qu’il est essentiel pour les leaders, quels que soient leur secteur d’activité ou leur emploi du temps quotidien, de discerner leurs forces et leurs faiblesses afin d’apprendre à les exploiter. Comprendre ce qui pourrait déclencher une réaction émotionnelle peut aider à se préparer à une tâche intimidante mais cruciale qui doit être accomplie. « Personne ne peut diriger par la peur », ajoute-t-elle.
La perspective est également essentielle. « Pour moi, le leadership signifie ne jamais perdre de vue que les enjeux actuels dépassent de loin notre propre personne. C’est une question de clarté, de concentration et de regard vers l’intérieur pour diriger avec force. On ne devrait jamais projeter ses propres limites sur les autres. »
Elle est convaincue que la transformation personnelle est un élément absolument critique de la croissance de tout leader.
« Pour moi, le leadership signifie ne jamais perdre de vue que les enjeux actuels dépassent de loin notre propre personne. C’est une question de clarté, de concentration et de regard vers l’intérieur pour diriger avec force. On ne devrait jamais projeter ses propres limites sur les autres. »
« Je crois fermement que la transformation personnelle est la voie à suivre », déclare Siila Watt-Cloutier. « L’une de mes citations préférées est de Marianne Williamson : “La transformation personnelle peut avoir, et a effectivement, des effets mondiaux. Au rythme où nous changeons, le monde change, car le monde, c’est nous. La révolution qui sauvera le monde est ultimement une révolution personnelle.” Si nous voulons créer le changement, nous devons regarder en nous-mêmes. »
Il importe également de se rappeler que la croissance est continue. Une fois que l’on a l’impression de maîtriser une tâche, il y aura toujours un autre défi à surmonter. La résilience est la clé.
« La croissance, la transformation, c’est un processus continu. J’en apprends encore tous les jours sur les défis que la vie met sur mon chemin. Je me sens privilégiée d’avoir eu une grande liberté pour faire confiance à mon propre univers. »
La voie à suivre
Avant que la pandémie ne frappe, Siila Watt-Cloutier affirme qu’elle était plus occupée que jamais, parcourant le monde pour s’exprimer sur la triple problématique des changements climatiques, de la santé et des droits de la personne — en grande partie parce que les dirigeants et les citoyens du monde commençaient enfin à voir le lien entre la fonte des calottes glaciaires et la perturbation de nos modes de vie. Aujourd’hui, cependant, une grande partie de ce travail de sensibilisation en personne s’est arrêtée, l’accent étant mis sur la lutte contre la pandémie plutôt que sur la sauvegarde de l’environnement. Malgré tout, elle persévère en écrivant des articles, en animant des webinaires et en présentant des conférences TED.
« Mon objectif actuel est de continuer à humaniser les changements climatiques. C’est la compréhension des éléments à l’échelle humaine, de notre histoire et des conséquences de nos actes qui nous aidera à voir que le traumatisme humain et celui de la planète ne font qu’un… nous formons une seule et même famille. »
Siila Watt-Cloutier s’est également investie dans un nouvel espace axé sur l’éducation des dirigeants, dans le but de les amener à se montrer plus authentiques envers leurs équipes, que ce soit en politique ou en affaires. Elle écrit actuellement un livre sur le leadership axé sur le cœur et donne des conférences de motivation auprès de diverses organisations. Son but est d’aider les personnes en position de pouvoir à envisager une nouvelle voie, une approche intentionnelle qui s’appuie sur la sagesse autochtone avec laquelle elle a grandi.
« Nous constatons dans le monde inuit que les solutions à nos problèmes, qu’il s’agisse des traumatismes, de la santé ou des enjeux sociaux, se trouvent tout près de chez nous, en nous-mêmes », conclut-elle. « Le monde qui cherche une voie meilleure et plus durable trouvera sa réponse dans la croyance autochtone selon laquelle nous sommes tous connectés; c’est le remède que le monde recherche. Si nous pouvons aborder nos problèmes de cette manière, nous pourrons grandement contribuer aux solutions. »
Elle ajoute qu’il n’y a jamais eu de meilleur moment pour imaginer un avenir meilleur et plus radieux et pour y croire.
« C’est une époque de grande pause et de profonds changements de perspectives. Une nouvelle façon de faire les choses est en train de naître. »